MARIE FRANCOISE - Ep 01 & 02

06 Dec. 21

#1  

Chaussons beiges, pointure 43, Italie  

Je suis passée par mille contrats. Combien de contrats et de contrats j'ai eu ? Des petits contrats de deux ans, de trois ans, d'un jour, de deux jours. La veille de mes 18 ans, j'ai été embauchée. Une entreprise de fabrication de chaussures. De A à Z. Mes parents m'ont dit t'as pas le choix. Fallait que j'paye mon permis. Tu pars dans la vie, tu te payes des choses, tu démarres, ben tu démarres quoi. Tu te fais. Tu rentres dans le monde de la production. Tu découvres tes premiers collègues, tu te fais ton petit groupe, c'est sympa. T'avances un peu. Tu vois les contraintes. La vie d'usine, c'est… Y'a des freins. Y'a des heurts. Y'a les patrons qui traitent mal l'employée. Tu tombes par terre, on te laisse au pied de ta machine. T'examines. Tu dis rien. Tu te mets à la place des autres. Tu poses ta semelle sur une forme, tu agrafes, tu agrafes, il faut suivre la cadence. Ta boite, tu la déplies, tu colles ton étiquette, mettons : 43, Chaussons beiges, Italie. Tu suis. Autrement tu sors de la ligne, t'es rejetée. Toi t'es manuelle, t'aimes les postes, tu te fonds dans la masse. Tu fais ton petit parcours.  


L'usine a brûlé. L'année de mon mariage. On avait pris des parts.  

 

#2  

Tu l'auras pas  

Me voilà partie pour les maraîchages. Un excellent patron. C'est là que tu vois le changement. T'as l'impression que t'es dans un rêve. C'est là que tu vois que t'es bien au travail. Il m'a mis responsable vite fait, une équipe de marocains et une équipe de jeunes saisonniers. Là, Marie, j'ai besoin de toi, il va falloir que tu gères. Ça collait. La plus belle partie, c'est le muguet. On se retrouve avec plein de monde. T'as des muguets de plusieurs années. Faut aller voir le nombre de petites clochettes, l'épaisseur de la tige, encourager ton équipe. A l'époque, on avait TF1 qui venait nous filmer dans le champ. Quand on voit toutes les caméras dans le champ, c'est sympa quand même ! Même si moi, au début, j'avais plutôt envie d'être coiffeuse. J'aurais bien aimé aussi la lingerie, ou acheter une maison et travailler avec ma copine, Béatrice et monter notre petit projet, une maison pour personnes âgées. On s'était dit, on verra plus tard. Mais bon... Quand j’suis sortie de l'école, je me suis dit, va pas t'engager dans des trucs… Attention Marie, t'es pas bonne en Géo, en Français... Ça te met une barre. J'ai quand même passé un p'tit examen à Nantes. Pour passer d'une école privée à publique. Ça je m'en rappellerai toute ma vie. J'étais dans un stress. J'avais dans l'idée d'avoir un CAP Employée de bureau. J'ai fait deux années à Ancenis pour avoir ce CAP. Je me suis battue pour l'avoir. Une prof est venue me dire : tu l'auras pas. Et le jour des résultats, tiens, on dirait que j’suis écrite au tableau, que je lui dis...  

Ça, c'était en 81.  

La suite au prochain épisode... 

Un grand merci à Hector de la Vallée pour le travail créatif sur le portrait.