BEATRICE - Ep 05, 06 & 07

24 Dec. 21

# 5 Florence 

J'ai 20 ans et je viens me présenter pour un travail, nourrie-logée, dans une imprimerie. Toujours un peu rebelle et avec une carapace blindée, hermétique à tout. Enfin ça, c'est ce que je croyais avant de rencontrer Florence. Je suis tombée amoureuse d'elle sans comprendre ce qui m'arrivait. Pourtant, la première fois que je la vois, je l'aime pas. Mais j'aimais personne à l'époque. Et puis un jour, j'arrive à 9h, la boutique est pas ouverte. Et elle, Florence, elle est en face. En terrasse. Elle me dit : c'est le seul moyen que j'ai trouvé pour discuter avec toi. Elle avait vraiment le truc pour faire fondre la banquise. Elle m'a regardée, m'a parlée, écoutée. Et c'est là que j'ai commencé à me dire, c'est pas ça, c'est pas possible, je peux pas aimer

une femme. Et un peu après, je me suis déclarée. Je lui ai écrit un petit poème. Que j'ai mis dans son casier. Elle, elle m'annonce qu'elle va demander le divorce. Moi ça me fait peur. Je veux pas entrer dans sa vie comme un bulldozer et tout détruire pour ce que je pense être un caprice. Alors je pars. Le jour de son anniversaire. Le 23 mai 1989. 

J'ai attendu vingt ans pour la recontacter. C'est ma compagne aujourd'hui. 

# 6 Ma fille 

Tu sais. Je lâche rien. Je suis teigneuse. Alors vers les années 2000, je me suis rapprochée de l'association des Mères de l'ombre. Et j'ai compris que j'étais pas seule. On a rencontré Ségolène Royale. On lui a demandé : il y a des mères qui aimeraient retrouver leur enfant et des enfants qui aimeraient retrouver leur mère, qu'est-ce qu'on peut faire ? C'est là que le CNAOP a été créé. Et donc, les mères qui accouchent sous X peuvent laisser une lettre. A 18 ans, l'enfant peut aller au CNAOP et demander la levée du secret. Moi, évidemment, j'ai tout de suite fait la lettre. Et un jour, une femme m'appelle. Elle faisait partie de l'association, elle avait fait des recherches pour moi, elle me dit : j'ai retrouvé la trace de votre fille. Hein ? Vous êtes sûre ? C'est pas une arnaque ? Mais c'était pas une arnaque. Le coup de bol que j'ai eu c'est grâce à la petite infirmière qui m'avait dit que c'était une fille, dans l'ascenseur. Parce que c'était la seule fille née ce jour-là. Ils lui avaient donné les prénoms des deux infirmières. Et donc j'ai eu l'adresse. Et j'ai écrit aux parents. Pas pour les affoler, ou les inquiéter. Je voulais pas revendiquer quoique ce soit. Et ils m'ont répondu. Ils m'ont dit que leur fille venait juste d'apprendre qu'elle était adoptée. Elle avait 19 ans.  

On s'est écrit. On s'est vu. Ça a été magique.  

#7 

Je me sens vraiment bien ici. On a un produit qui rassemble, qui fédère. La médecine du travail m'avait classée "inapte". Il y a eu une période de fou, j'avais plus confiance en moi, qu'est ce que je fais, j'y vais, j'y vais pas ? Je me suis dit, je vais reprendre tout doux. J'ai appelé Tête-Haute. Atenton, j'avais fait mes recherches ! J'avais approfondi le milieu brassicole, j'avais regardé des photos, des vidéos, mais ce qui m'avait plu surtout c'est l'histoire des deux frères. Je me suis dit : ah ouais, deux frères qui bossent ensemble, qui sont capables de se supporter ! Et puis tout ce qu'ils font à un sens. Et tout ça, ça va avec ma façon de penser. C'est pas juste le produit qu'on met en bouteille et basta, c'est d'où il vient et même si on a pas fait tout le brassage, c'est notre bière quoi !  

Quand tu fais ton premier contrat d'insertion, tu te vois, tu vois les autres et tu te dis, ah ouais, on en est là. Mais comme je me remets beaucoup en question, je me suis dit, en fait, je peux apporter quelque chose. Et si tout le monde vit la même chose, on apporte tous les uns aux autres. Et c'est ça à Tête-Haute, je vois les gens avec qui je travaille. Qui que ce soit. On a tous nos faiblesses, c'est vrai. Mais c'est ce qui fait notre force.

 

 

Un grand merci à Hector de la Vallée pour le travail créatif sur le portrait.